Ne le cherchez pas sur WikipĂ©dia, il nây est pas encore. Il est sur Wikidata, cependant, et on le retrouve aussi sur cette photo de groupe plus ou moins floue de Conrad Poirier (sur Commons), assis et souriant entre lâanimateur vedette Roger Baulu et Athanase David,lâhonorable sĂ©nateur.
Raymond Tanghe mĂ©riterait pourtant dâavoir un portrait bien au focus, sa propre page et une entrĂ©e dans le Portail des sciences de lâinformation et des bibliothĂšques ou dans celui de la gĂ©ographie ou encore dans celui de lâurbanisme. Ces diffĂ©rentes disciplines auxquelles cet homme-orchestre a contribuĂ© de maniĂšre notable lui ont permis de dĂ©velopper une approche interdisciplinaire et une vision originale pour les bibliothĂšques de son temps⊠et du nĂŽtre. Je vais me pencher ici sur son legs concernant les bibliothĂšques †qui est loin dâĂȘtre banal †en esquissant quelques rĂ©serves de circonstance.
Notes biographiques
Moissonnant les catalogues de diffĂ©rentes bibliothĂšques et quelques bases de donnĂ©es dâarchives, jâai trouvĂ© des informations parcellaires sur Raymond Tanghe, comme un casse-tĂȘte dont les piĂšces rassemblĂ©es, et mĂȘme sâil en manque, dĂ©voilent incontestablement le profil dâun intellectuel dâenvergure.
Plusieurs des faits et des dates dont je dispose aujourdâhui pour dĂ©crire lâhomme de maniĂšre plus systĂ©matique, je les dois aussi Ă Marcel Lajeunesse. En 2010, il a produit une note bibliographique au sujet de Raymond Tanghe quâil a bien voulu me partager. Les idĂ©es discutĂ©es proviennent cependant des lectures que jâai faites des Ă©crits de Tanghe sur la gĂ©ographie humaine et la bibliothĂ©conomie â et dâautres, encore, sur lâhistoire de lâurbanisme Ă MontrĂ©al.
NĂ© en 1898 Ă Tourcoing, une ville qui est situĂ©e prĂšs de Lille et dâAmiens, dans le nord de la France, Raymond Tanghe dĂ©barque au Canada en 1920 et se fait libraire. 1Il entame des Ă©tudes en sciences sociales, politiques et Ă©conomiques Ă lâUniversitĂ© de MontrĂ©al qui le mĂšneront jusquâau doctorat. Sa thĂšse est publiĂ©e sous le titre de « GĂ©ographie humaine de MontrĂ©al » en 1928 et lui vaut le Prix David en 1930.2
Ă partir du moment oĂč il reçoit sa licence en 1924, il enseigne lâhistoire ou la gĂ©ographie dans diffĂ©rents Ă©tablissements: le CollĂšge Jean-de-BrĂ©beuf, lâĂcole des sciences sociales, politiques et Ă©conomiques de lâUniversitĂ© de MontrĂ©al, lâĂcole des hautes Ă©tudes commerciales.3 Il obtient le poste de directeur de la bibliothĂšque centrale de lâUniversitĂ© de MontrĂ©al en 1942, au moment de la mise en place de celle-ci sur le campus de la Montagne.4 En 1953, il devient aussi bibliothĂ©caire adjoint de la BibliothĂšque du Canada qui vient dâĂȘtre fondĂ©e, un poste quâil occupera jusquâĂ sa retraite de la fonction publique.5 Il accepte par la suite de diriger la Maison des Ă©tudiants canadiens Ă la CitĂ© internationale de Paris oĂč il demeure jusquâen 1967.6 Il meurt Ă MontrĂ©al le 6 aoĂ»t 1969.

Pr. Thomas Greenwood, Hon. Richard P. Butrick (consul gĂ©nĂ©ral des Ătats-Unis Ă MontrĂ©al), Marcel Faribault et Raymond Tanghe.
Archives UdeM, D0037/1fp,04745 (avec lâaimable autorisation de lâUdM).
Le bibliothécaire engagé
Raymond Tanghe participe Ă diffĂ©rentes activitĂ©s dans le prolongement de sa vie dâintellectuel. Il sera rĂ©dacteur en chef de la revue Lâaction universitaire, prĂ©sent Ă la radio de Radio-Canada, il donnera des confĂ©rences et publiera plusieurs ouvrages sur la gĂ©ographie humaine.7
Son engagement dans le monde des bibliothĂšques est aussi consĂ©quent. Il prĂ©side lâAssociation des bibliothĂ©caires de langue française8 pendant plusieurs annĂ©es (1948-1950 et 1951-1953) et fut dâailleurs le premier laĂŻc Ă©lu Ă la tĂȘte de cette association. 9Il assure Ă©galement la prĂ©sidence de la SociĂ©tĂ© bibliographique du Canada de 1958 Ă 1960. 10
Ses activités professionnelles le conduisent à réfléchir aux questions bibliothéconomiques et se traduisent par la publication de quelques titres:
- Pour un systĂšme cohĂ©rent de bibliothĂšques au Canada français (Fides, 1952), oĂč il prĂ©sente une stratĂ©gie de dĂ©veloppement des services de bibliothĂšques au QuĂ©bec;
- Le bibliothécariat (FidÚs, 1962) dans lequel il partage sa vision de la profession.
- Il consacre un ouvrage historique sur LâĂ©cole des bibliothĂ©caires: 1937-1962 (FidĂšs, 1962).
- On lui doit aussi une compilation rédigée pour la Société bibliographique du Canada: La bibliographie des bibliographies canadiennes / Bibliography of Canadian Bibliographies.
Tanghe est par ailleurs Ă lâorigine de nombreux articles sur le mĂȘme sujet.
Le gĂ©ographe et lâurbaniste volontariste
Avant dâĂȘtre un gestionnaire de bibliothĂšque, Tanghe est dâabord un thĂ©oricien dans le domaine de la gĂ©ographie humaine. Son objet dâĂ©tude principal est MontrĂ©al11. Plus prĂ©cisĂ©ment, il participe Ă la mise en place locale des idĂ©es et des connaissances qui, depuis le dĂ©but du XXe siĂšcle, vont conduire Ă lâinstitutionnalisation de cette discipline appliquĂ©e qui Ă©merge: lâurbanisme. Ce nouveau territoire du savoir sâintĂ©resse Ă la planification dâun phĂ©nomĂšne sans prĂ©cĂ©dent: la croissance urbaine.
Cet intĂ©rĂȘt pour lâĂ©dification de la ville â et surtout pour la ville de demain â joue un rĂŽle important lorsquâil sâagit de comprendre la signature intellectuelle de Tanghe ainsi que les vues quâil entretient au sujet de la place des bibliothĂšques dans la sociĂ©tĂ©, et des bibliothĂšques comme place dans la ville. Ă ce titre, il souscrit aux conceptions des nouveaux urbanistes, qui mettent de lâavant la promotion du bien commun et de lâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral au moyen dâune nĂ©cessaire planification tout en visant une certaine forme de pragmatisme dans les interventions.12
Les Ă©tudes urbaines vont aussi explorer comme nulle autre auparavant les rapports coĂŻncidant entre le spatial et le social. Cette voie fondera bientĂŽt la sociologie urbaine en privilĂ©giant une approche systĂ©mique, voire organiciste de la ville assimilĂ©e Ă un organisme vivant quâil faut guĂ©rir de ses maux, ainsi que la formation dâexperts appelĂ©s Ă concevoir les politiques publiques servant de remĂšdes.13 Ces idĂ©es vont nourrir la rĂ©flexion de Tanghe sur la planification des bibliothĂšques et en influencer lâapproche mĂ©thodologique de mĂȘme que le contenu.
Mais plus encore, comme on le rappelle dans une thĂšse Ă©crite sur la naissance de lâurbanisme montrĂ©alais et qui reprend lâĂ©pilogue de la GĂ©ographie humaine de MontrĂ©al de Tanghe parue en 1928, ce dernier quittait parfois la figure du scientifique pour solliciter directement la participation et la coopĂ©ration des parties prenantes autour dâun projet collectivement curatif:
« Raymond Tanghe Ă©voquait le devoir impĂ©rieux des« citadins» envers leur ville en mĂȘme temps que la volontĂ© de nourrir une «ambition collective». Liant Ă©troitement urbanisme et Ă©ducation du sentiment civique, il Ă©prouvait le besoin de quitter « lâattitude objective » pour suggĂ©rer les moyens de remĂ©dier aux maux de lâ organisme malade. Il dĂ©crivait ainsi les signes dâun espoir. Cette ambition, espĂ©rĂ©e par R. Tanghe, invitait le lecteur Ă distinguer une forme de coopĂ©ration locale autour dâune nouvelle spĂ©cialitĂ© dĂ©signĂ©e sous le nom dâurbanisme. Ă MontrĂ©al, un certain nombre de citoyens Ă©minents sâ Ă©taient engagĂ©s sur cette voie et avaient souscrit solidairement Ă combattre les dĂ©sordres urbains. »14
Cet appel Ă la coopĂ©ration de mĂȘme que le recours Ă plusieurs des idĂ©es structurantes qui caractĂ©risent lâurbanisme naissant se retrouvent dans le projet quâil soumet et quâil intitule « Pour un systĂšme cohĂ©rent de bibliothĂšques au Canada français. »15
Cette posture volontariste des urbanistes sâexprime Ă©galement dans des appels qui vont appuyer prĂ©cisĂ©ment la crĂ©ation dâĂ©quipements publics †et notamment de bibliothĂšques †qui sont au cĆur du projet dâune CitĂ© ouverte, solidaire et saine Ă laquelle ces nouveaux experts de la ville et les citoyen.ne.s qui les soutiennent, aspirent:
« ⊠de nombreux urbanistes cherchĂšrent Ă rallier lâopinion autour dâ Ă©quipements publics en tant quâemblĂšmes de la modernitĂ© et de la solidaritĂ© civique. Ils appuyĂšrent la crĂ©ation dâ un jardin botanique et zoologique, dâ un planĂ©tarium, dâun aquarium, de bibliothĂšques, et lâamĂ©nagement dâespaces verts pour amĂ©liorer lâhygiĂšne publique et prĂ©server la santĂ©âŠÂ »16
Câest donc bien en reconnaissant cet engagement et ce parti-pris pour lâamĂ©nagement urbain, social et civique quâil faut comprendre lâintention de Tanghe Ă travers la rĂ©daction de cette brochure, « Pour un systĂšme cohĂ©rent de bibliothĂšques au Canada français. »
Le « systÚme cohérent » selon Raymond Tanghe
Dans cet ouvrage publiĂ© en 1952 aux Ăditions Fides par Raymond Tanghe, celui-ci affiche le titre de Conservateur de la bibliothĂšque de lâUniversitĂ© de MontrĂ©al quâil dĂ©tient depuis 1942. Il reprend dans cet Ă©crit le Manifeste de lâĂcole de bibliothĂ©caires paru en juillet 1947 dans la revue Lectures (mais dont la rĂ©daction est datĂ©e de 1944) et qui est co-signĂ© par LĂ©o-Paul Desrosiers, directeur de lâĂcole de BibliothĂ©caires, Emile Deguire et Marie-Claire Daveluy, directeurs-adjoints, Paul-A. Martin, secrĂ©taire, Joseph Brunet, directeur des cours17.
Dans ce manifeste, les auteurs et lâautrice rĂ©fĂšrent Ă la recherche dâune « formule » dans le giron du domaine de lâĂ©ducation, assumant sans Ă©quivoque la nature publique des bibliothĂšques, plutĂŽt que religieuse:
« Les bibliothĂšques appartiennent aujourdâhui, du consentement unanime, au domaine Ă©ducationnel. En tant que rouages administratifs, elles ressortissent aux diffĂ©rents ministĂšres de lâĂ©ducation de provinces ou des Ătats. Câest une place qui leur est naturelle et qui leur convient. Elle leur est accordĂ©e dâun commun accord. »18
Il y est prĂ©conisĂ© de sâappuyer sur les comitĂ©s de lâinstruction publique (dotĂ©s dâun profil confessionnel), lesquels sont invitĂ©s Ă crĂ©er des services spĂ©ciaux pour supporter la croissance des bibliothĂšques et, Ă©ventuellement, les principes dâune lĂ©gislation autour dâun Office provincial. Cette formule recommande le dĂ©ploiement de Commissions municipales chargĂ©es des bibliothĂšques centrales dans les grandes villes (une anglophone et une francophone Ă chaque fois) de mĂȘme que des Conseils rĂ©gionaux responsables de centrales rĂ©gionales (avec encore ici leurs pendants anglophones et francophones).
On prĂ©cise aussi que cette formule prĂ©serve les droits des bibliothĂšques existantes, qui sâintĂ©greraient selon leur profil, notamment en conservant les prĂ©rogatives des « divers Ă©lĂ©ments religieux ». Selon les auteurs et lâautrice, câest lâabsence, jusquâĂ ce jour, dâune telle formule scellant lâentente entre des parties traditionnellement antagonistes qui a gĂȘnĂ© le dĂ©veloppement des bibliothĂšques publiques au QuĂ©bec:
« Câest plutĂŽt le manque de base solide et dâune formule acceptable Ă tous qui a entravĂ© le dĂ©veloppement chez nous dâinstitutions aussi nĂ©cessaires et utiles que les bibliothĂšques. Les discussions, les luttes de groupe Ă groupe, les apprĂ©hensions de plusieurs, ont toujours empĂȘchĂ© la croissance et le dĂ©veloppement de nos salles de lecture. Par voie de consĂ©quence, le public nâa pas eu a sa disposition les lectures dont il avait besoin et quâil recherchait. »19
LâĂ©cart de huit ans au total, de la rĂ©daction du Manifeste (1944), puis sa publication (1947), jusquâau texte de Tanghe (1952) qui le reprend et le prolonge, donne Ă penser que la formule prĂ©conisĂ©e par lâĂcole des bibliothĂ©caires nâaura guĂšre contribuĂ© Ă faire sortir les acteurs de la lecture publique de lâimpasse â et donc Ă faire Ă©voluer la situation des bibliothĂšques quĂ©bĂ©coises et celle des publics qui en Ă©taient les otages et en faisaient les frais. Ceci bien que la dite formule avait reçu lâapprobation magnanime de toutes les instances religieuses.
Il semble que le travail de Tanghe qui prend la relĂšve soit le fruit de sa propre initiative †nulle trace dâun mandat associatif ou institutionnel nâest indiquĂ© †, une initiative qui sâavĂšre on ne peut mieux accueillie par les membres du clergĂ©. La nouvelle mouture de ce plaidoyer pour les bibliothĂšques, qui se voulait Ă lâorigine dans le Manifeste un programme public, adopte dĂ©sormais une facture qui rĂ©jouit fort lâArchevĂȘque de MontrĂ©al, Paul-Ămile LĂ©ger, et pour cause:
« Le projet de BibliothĂšques Paroissiales que vous prĂ©sentez, dans votre brochure âPour un systĂšme cohĂ©rent de bibliothĂšques au Canada françaisâ, mĂ©rite la collaboration de toutes les bonnes volontĂ©s qui dĂ©sirent sincĂšrement fournir Ă notre peuple les moyens nĂ©cessaires pour Ă©lever son niveau de culture⊠jâespĂšre que toutes les paroisses de notre immense CitĂ© seront dotĂ©es de bibliothĂšques, scientifiquement organisĂ©es et faciles dâaccĂšs. Elles constitueront une digue efficace contre le torrent impĂ©tueux du mal que Pie XII vient de dĂ©crire dans sa nouvelle lettre encyclique (âŠ) »20
En 1952, le retour des bibliothĂšques paroissiales en tant que modĂšle de dĂ©veloppement pour les bibliothĂšques apparaĂźt comme un pas en arriĂšre Ă©tonnant et susceptible de causer, en dĂ©pit des convictions de Monseigneur, plus de tort que de bien en matiĂšre de lecture publique au QuĂ©bec, si lâon en croit les historiens qui interprĂšteront ces Ă©vĂ©nements par la suite.
Le modĂšle des bibliothĂšques paroissiales est apparu Ă partir de 1840 sous lâimpulsion du clergĂ© catholique, notamment par lâintermĂ©diaire de LâĆuvre des bons livres21 des Sulpiciens. Sa finalitĂ© est lâalphabĂ©tisation de la population mais, surtout, le sauvetage des Ăąmes22. Pour les fabriques23, il sâagissait de financer ces bibliothĂšques dans les paroisses et, pour les curĂ©s, dâen assurer la promotion et le contrĂŽle, considĂ©rant que « pour empĂȘcher le peuple de lire des mauvais livres, il faut lui en procurer des bons. »24 Le succĂšs de cette entreprise a Ă©tĂ© relatif; leurs « fondations, fragiles et brĂšves »; et leur dynamisme, souvent proportionnel aux efforts quâil fallait dĂ©ployer pour contrer les projets de bibliothĂšques publiques et pour continuer dâaffirmer le pouvoir de lâĂglise.25
Comment expliquer quâun chercheur, « un universitaire ouvert et averti » comme Raymond Tanghe, ainsi que le qualifie Marcel Lajeunesse26, puisse proposer cette nouvelle mais pas si nouvelle formule, faisant des bibliothĂšques paroissiales la pierre angulaire de sa vision et le pilier dâun renouveau social et Ă©ducatif, malgrĂ© un air angoissant de dĂ©jĂ -vu? La rĂ©ponse se trouve aisĂ©ment dans le profil dâurbaniste de Tanghe.
- Le systĂšme et le plan. Sâinspirant du Manifeste, Tanghe propose dĂ©sormais, non plus « une formule », mais bien « un systĂšme », câest-Ă -dire, « un plan ». Ce plan sollicite aussi, comme ces prĂ©dĂ©cesseurs et malgrĂ© la ferveur religieuse quâil suscite, « lâautoritĂ© provinciale qui a juridiction en matiĂšre dâĂ©ducation. » Ce plan en faveur de la crĂ©ation et de lâexpansion des bibliothĂšques est Ă©laborĂ© en fonction dâun « groupe » social spĂ©cifique: les « Canadiens de langue française, de religion catholique, vivant dans la province de QuĂ©bec. »27
- LâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral et la solidaritĂ© sociale. Tanghe, lâurbaniste, affirme que la nĂ©cessitĂ© de ce systĂšme sâaccroĂźt en raison de lâaugmentation de la population, de lâessor de lâindustrialisation et du fait que lâinstruction rejoint de plus en plus les classes populaires. Il faut les distraire et les former, mais surtout, il sâinquiĂšte au sujet de lâunitĂ© sociale du Canada et des diffĂ©rences qui le caractĂ©rise: langue, religion, mĆurs, nouveaux immigrants, classes sociales « dont la stratification est de plus en plus marquĂ©e⊠rĂ©vĂ©lant que lâesprit de classe rĂšgne dĂ©jà ⊠sĂ©parĂ©es par lâindiffĂ©rence et lâignorance rĂ©ciproque. »28 La finalitĂ© de ce plan serait donc de rĂ©duire les Ă©carts et de favoriser la solidaritĂ© sociale: « Nous croyons pouvoir affirmer quâil est plus facile de crĂ©er la solidaritĂ© sociale lorsque diminuent ou sâeffacent les Ă©carts entre les niveaux dâinstruction et de culture des divers Ă©lĂ©ments de la sociĂ©té ».29
Cet objectif ne concerne guÚre le prosélytisme religieux. Il anticipe plutÎt déjà certains discours sur le capital social de Robert Putnam qui établira la capacité des bibliothÚques publiques, non seulement à créer des liens, mais surtout à créer des ponts entre des populations diversifiées.30
- Une intervention pragmatique. Tanghe propose de faire de la bibliothĂšque « le centre culturel de la paroisse. » Pourquoi avoir retenu la « formule paroissiale »? Les justifications invoquĂ©es pour ce choix ne reposent pas sur des motifs religieux, mais dĂ©coulent plutĂŽt de « considĂ©rations sur la vie paroissiale » qui sont pragmatiques. Ă cet effet, il dĂ©crit lâamĂ©nagement social actuel de la paroisse, les fonctions et lâespace que celle-ci circonscrit:
« Dans la province de QuĂ©bec, la paroisse est une collectivitĂ© socialement organisĂ©e, qui a un centre de ralliement, qui possĂšde ou peut fonder des Ćuvres adaptĂ©es au groupe humain qui la compose. Nâayant pas de caractĂšre politique, la paroisse trouve son pouvoir dâagrĂ©gation dans la communautĂ© de religion et dans le fait que les relations sociales y sont plus faciles, les individus se connaissant mieux et participant Ă de nombreuses manifestations de vie collective. »31
- Les relations entre le social et le spatial. Comme Ray Oldenburg en Ă©tudiant les tiers lieux, Tanghe voit dans la paroisse, un espace de vie informel Ă la disposition de la communautĂ©, dont lâamĂ©nagement est favorable aux rencontres, aux Ă©changes, aux conversations et Ă la crĂ©ation de liens sociaux.
Selon Oldenburg, les tiers lieux sont dâune importance critique dans la sociĂ©tĂ© civile. Ayant identifiĂ© le problĂšme des places publiques en AmĂ©rique (« The Problem of Place in America »32, il constate, avec inquiĂ©tude, la disparition progressive de ces lieux de rassemblement, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, et qui ont amenĂ© les citoyens Ă se replier dans le confort factice de leurs maisons, en compromettant la vitalitĂ© dĂ©mocratique.33 Tanghe compare la situation entre la campagne et la ville et identifie Ă la campagne des conditions de structuration de la vie sociale qui sont dĂ©terminĂ©es par la fonction paroissiale Ă travers des lieux et des Ă©vĂ©nements socialisants et propices Ă la solidaritĂ©:
« Dans les campagnes surtout, on apprend au prĂŽne les Ă©vĂ©nements familiaux, heureux ou tristes, qui affectent les membres de la paroisse, ce qui accentue le sentiment de solidaritĂ©; Ă la sortie de la messe, comme lâa relatĂ© Louis HĂ©mon, les paroissiens Ă©changent des nouvelles, reprennent contact les uns avec les autres. Le Canada français a tirĂ© de sa vie paroissiale les meilleurs Ă©lĂ©ments de sa survivance. »34
Le discours de Tanghe rappelle celui de la sociologie urbaine, Ă la façon dâOldenberg qui viendra aprĂšs lui, et qui dĂ©crit les places de marchĂ©, les pubs anglais, les parcs, les cafĂ©s, les parvis dâĂ©glise exemplifiant les tiers lieux et dont les usages tranchent avec les activitĂ©s des nouvelles trames urbaines qui stimulent plutĂŽt une individualisation croissante et lâeffritement du tissu social:
« Dans les villes, on constate un affaiblissement de lâesprit paroissial. Les causes en sont diverses. La principale semble le surpeuplement de beaucoup de paroisses; dâune par le clergĂ© se trouve souvent dĂ©bordĂ©; dâautre part, les paroissiens se sentent moins solidaires et se laissent gagner par lâapathie Ă lâĂ©gard de leurs trop nombreux co-paroissiens. Il y a bien dâautres motifs: la vie moderne, la frĂ©quence des dĂ©mĂ©nagements, lâindividualisme ou lâĂ©goĂŻsme qui dĂ©tourne des responsabilitĂ©s Ă prendre. Situation regrettable contre laquelle on rĂ©agit depuis quelques annĂ©es. La vie paroissiale est lâaffaire des laĂŻcs; il leur appartient de lâorganiser et de la rendre aussi attrayante que possible. »35
Selon Tanghe, la vie sociale au Canada sâidentifie Ă la vie paroissiale oĂč elle se fabrique laquelle est garante de sa survie politique au sens national. Or, selon lui les bibliothĂšques sont susceptibles dâincarner ces nouveaux centres de la vie paroissiale, un remĂšde pour la paroisse, puis, par un effet de rayonnement, pour la ville et la nation, câest une question qui est de planification urbaine, et non de pastorale. Il prĂ©cise que la vie paroissiale est une « affaire de laĂŻcs », qui dĂ©pend de leur engagement civique et de la coopĂ©ration, et quâil dĂ©signe sous le terme de « collectivitĂ© paroissiale ».36
- Le recours aux politiques publiques. Le plan de Tanghe implique Ă©galement que cette coopĂ©ration soit placĂ©e sous la responsabilitĂ© dâun « organisme gouvernemental », et non lâĂglise. Lâorganisation des bibliothĂšques doit se faire sous « lâempire dâune loi » qui autorise les municipalitĂ©s Ă fonder et entretenir une ou des bibliothĂšques; qui Ă©tablit un Service de bibliothĂšques en charge de lâadministration gĂ©nĂ©rale avec un Bureau de direction. Ce Service serait responsable des enquĂȘtes, des donnĂ©es, des ressources, du dĂ©veloppement des bibliothĂšques provinciales et centrales, de la gestion des acquisitions, de constituer un catalogue collectif, etc, etc. Bref, un Service qui nâexiste pas encore pour les bibliothĂšques quĂ©bĂ©coise prĂšs de 70 ans plus tard. 37
La critique de lâurbanisme au service des Ă©lites
Le dĂ©veloppement de lâurbanisme au QuĂ©bec sâest gĂ©nĂ©ralement fait en suivant lâidĂ©ologie libĂ©rale.38 Il nâest pas si facile de situer Tanghe Ă cet aune, lui qui est tantĂŽt progressiste, souhaitant remĂ©dier aux inĂ©galitĂ©s sociales, tantĂŽt conservateur, convoquant les bibliothĂšques paroissiales pour le faire. En cela, ses positions sont le reflet de lâambivalence caractĂ©ristique du QuĂ©bec Ă lâĂ©gard du dĂ©veloppement des bibliothĂšques. Mais le portrait, en dĂ©pit de cette tension (ou Ă cause dâelle), mĂ©ritait dâĂȘtre plus nuancĂ©e.
Au termes de lâexercice, on ne peut pas ne pas reconnaĂźtre lâintĂ©rĂȘt du parti pris mĂ©thodologique qui est celui de lâurbanisme et de la sociologie urbaine de mĂȘme que lâoriginalitĂ© et la pertinence de lâapproche de Tanghe lorsquâil sâagit de planifier et de gĂ©rer les bibliothĂšques. Encore aujourdâhui, ces approches ne sont pas suffisamment intĂ©grĂ©es dans les rĂ©flexions et les bibliothĂ©caires exposĂ©(e)s Ă cet appareil conceptuel et Ă ces outils.
Cependant, on peut Ă©mettre des doutes sĂ©rieux sur le choix du cadre, la paroisse, auquel Tanghe fait appel pour la conception de sa solution, certes potentiellement salvatrice, mais dont les fondements sont aux antipodes du projet de la bibliothĂšque publique. Ă cet Ă©gard, son systĂšme risquait surtout dâaccentuer lâincohĂ©rence du modĂšle quĂ©bĂ©cois des bibliothĂšques.
Il est peut-ĂȘtre opportun, au final, de questionner aussi la complaisance que Tanghe exprime encore Ă lâĂ©gard du pouvoir religieux au seuil de la RĂ©volution tranquille; dâinterroger sa dĂ©fense de la structure religieuse †une stratĂ©gie pourtant ouvertement opportuniste mais servant les intĂ©rĂȘts du clergĂ© et le statu quo quand mĂȘme †et quâil prĂ©sente comme un projet scientifique. Si sa planification de lâespace civique au profit de la structure religieuse avait fonctionnĂ©e et avait Ă©tĂ© mise en place, elle serait peut-ĂȘtre Ă ranger dans ces dĂ©rives et ces « erreurs commises au nom de lâ urbanisme » par des experts peu portĂ©s sur la critique de leur situation sociale et « agi[ssant]au service des Ă©lites », notamment religieuses, quâil cĂŽtoyait depuis de nombreuses annĂ©es sur le flan de la Montagne.39
Domaine public
Lâensemble de lâĆuvre de Raymond Tanghe entre dans le domaine public canadien en 2020.
- Géographie humaine de Montréal, (1928)
- Montréal, (1936)
- Le conflit italo-éthiopien, (1936)
- Initiation à la géométrie humaine (1943)
- Géographie économique du Canada, (1944, 1947)
- Itinéraire canadien, (1945)
- Pour un systÚme cohérent de bibliothÚques publiques au Canada français, (1952)
- Laurier, artisan de lâunitĂ© canadienne, 1841-1919, (1960)
- Le bibliothécariat, 1962
- LâĂ©cole des bibliothĂ©caires de lâUniversitĂ© de MontrĂ©al, 1962
Notes et liens complémentaires
- Marcel Lajeunesse. Tanghe, Raymond, 1898-1960. Pré-publication, 2010.
- Ibid.
- Ibid.
- Ibid.
- Ibid.
- Ibid.
- Ibid.
- Fonds Association canadienne des bibliothécaires de langue française. BAnQ Vieux-Montréal. MSS179.
- Op.cit.
- Op.cit.
- Raymond Tanghe. GĂ©ographie humaine de MontrĂ©al. MontrĂ©al: Librairie dâaction canadienne française, 1928. Documents Ă©conomiques, contribution Ă lâĂcole des Sciences sociales, Ă©conomiques et politiques de lâUniversitĂ© de MontrĂ©al, p.324-325.
- Gabriel Rioux. Le milieu de lâurbanisme Ă MontrĂ©al (1897-1941), histoire dâune « refondation ». [ThĂšse] UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă MontrĂ©al et Paris, La Sorbonne, 2013, p. 320. (PDF, 33,4 Mo)
- ibid.
- Ibid, p. 4.
- Raymond Tanghe. Pour un systÚme cohérent de bibliothÚques publiques au Canada français. Montréal : FidÚs, 1952.
- Op.cit, p. 263.
- LĂ©o-Paul Desrosiers et coll.. Manifeste de lâĂcole de biblothĂ©caires. Lectures. juillet 1947. [lire en ligne]
- Ibid.
- Ibid.
- Paul-Ămile LĂ©ger. Lettre dans Pour un systĂšme cohĂ©rent de bibliothĂšques au Canada français. MontrĂ©al: FidĂšs, p. 4-5.
- Voir le Catalogue de la BibliothĂšque de lâĆuvre des bons livres, Ă©rigĂ©e Ă MontrĂ©al sur BAnQ numĂ©rique.
- Lajeunesse, Marcel. (2004). Lecture publique et culture au QuĂ©bec. XIXe siĂšcle et XXe siĂšcles. MontrĂ©al. Presses de lâUniversitĂ© du QuĂ©bec, p. 138.
- Voir Le rÎle du conseil de la Fabrique dans une paroisse catholique dans Le patrimoine immatériel religieux. Université Laval.
- « RĂšglement disciplinaire adoptĂ© dans le second Concile provincial de QuĂ©bec, 4 juin 1854 », Mandements, lettres pastorales, circulaires publiĂ©s dans le diocĂšse de MontrĂ©al, MontrĂ©al, Chapleau, 1887, vol.II, p. 457, citĂ© dans Lajeunesse, Marcel. Lecture publique et culture au QuĂ©bec. XIXe siĂšcle et XXe siĂšcles. MontrĂ©al. Presses de lâUniversitĂ© du QuĂ©bec, 2002, p. 140.
- Ibid, 155.
- Ibid, 131.
- Raymond Tanghe. Pour un systÚme cohérent de bibliothÚques publiques au Canada français. Montréal : FidÚs, 1952, p. 7.
- Ibid, p.8.
- Ibid, p.9.
- Putnam, Robert. Better Together Restoring the American Community. Simon & Schuster, 2003.
- op.cit, p.13-14.
- Ray Oldenburg. The Great Good Place (Part I, chap. 1). New York: Marlowe, 1999. [fiche]
- ibid.
- Op.cit, p. 14.
- Ibid, p.14.
- Ibid, p.16.
- Ibid, p.16.
- Rioux, Gabriel. op. cit., p. 319.
- Ibid, p. 247.
Illustration
- Portrait de Raymond Tanghe. Dessin: Jean-Pierre Marquis (CC BY-SA 4.0).
- PrĂ©sentation de livres offerts par le gouvernement amĂ©ricain Ă lâUniversitĂ© de MontrĂ©al, 25 octobre 1952. 1 photographie : Ă©preuve n&b, 20 X 25 cm. Archives UdeM, D0037/1fp,04745 (avec l'aimable autorisation de l'UniversitĂ© de MontrĂ©al.
- BAnQ. Couverture fictive du livre Géographie humaine de Montréal. (utilisation équitable
) - BAnQ. Couverture fictive du livre Pour un systÚme cohérent de bibliothÚques au Canada français. (utilisation équitable
)